1ère partie : Discussion sur le patrimoine
Durée : 9'
Journaliste : Mais d’abord on va poser les bases du débat. Et vous l’avez vu, Nicolas Dudouet est avec nous sur ce plateau. Bonjour, Nicolas.
Nicolas Dudouet : Bonjour, David.
Journaliste : Alors, le patrimoine, c’est un grand mot. Mais qu’est-ce qu’il recouvre exactement ?
Nicolas Dudouet : Vous savez, David, quand on parle de patrimoine, on utilise généralement toujours les mêmes mots. Le mot « héritage » revient souvent ; le mot « civilisation » revient également très souvent ; et le dernier mot, c’est « l’universalité » . En clair, on parle de l’ « humanité », l’humanité qui s’est fondée dans un passé, un passé qui explique souvent le présent, et qui consciemment ou inconsciemment, influence l’avenir. Voilà dans ce monde merveilleux, y’a un élément perturbateur, c’est l’usure du temps, l’usure du temps qui a raison souvent du patrimoine architectural, du patrimoine scientifique, artistique, naturel et culturel. Alors, il faut le conserver, le préserver et valoriser surtout la diversité culturelle.
Journaliste : Mais quel est le rapport, Nicolas, avec le développement durable ?
Nicolas Dudouet : J’ai envie de vous dire que les gens qui défendent le patrimoine sont des précurseurs en terme de développement durable. Je m’explique. En 1972, l’UNESCO se saisit de la protection du patrimoine mondial. Elle rédige une convention qui est la « Convention du patrimoine mondial », et dans l’article numéro un, il y a, trait pour trait, la même définition qui viendra quinze ans plus tard sur le développement durable. Et surtout, il y a deux idées qui s’entremêlent, c’est la transmission et l’héritage.
Journaliste : Et derrière cette idée de patrimoine, il y a plusieurs réalités définies d’ailleurs par l’Unesco.
Nicolas Dudouet : Oui. Depuis une trentaine d'années, il y a plusieurs concepts du patrimoine qui ont été mis en place. Le premier concept, c’est le patrimoine culturel. C’est tout ce qui est archéologique, les monuments également de peintures, de sculptures. En gros, je vais vous donner un exemple : le Mont St. Michel, la Médina à Marrakesh, et également la Muraille de Chine. Et puis, il y a d’autres concepts, David. Y’a aussi...
Journaliste : Oui, le deuxième.
Nicolas Dudouet : Il y a aussi le naturel, le patrimoine naturel. Alors là, la main de l’homme n’intervient pas dans ce patrimoine naturel. Ce sont les parcs nationaux, les paysages, bref les merveilles du monde. Alors là, on a le parc naturel du Kilimanjaro ; on a aussi les lagons en Nouvelle Calédonie. Et puis, il y a un troisième patrimoine, le patrimoine mixte ; c’est à la fois culturel et naturel. Le Machu Pichu au Pérou, et puis il y a le Mont Athos en Grèce. Et puis il y a un dernier patrimoine. Celui-là...
Journaliste : C’est peut-être le plus important !
Nicolas Dudouet : C’est peut-être désormais le plus important. Il est valorisé depuis à peu près une dizaine d’années. C’est le patrimoine immatériel. Alors là, ce sont toutes les traditions orales, les coutumes, les rituels, les traditions, les danses folkloriques, les langues, la médecine également. Enfin plein, plein de choses. Bref, ce sont les savoir-faire. Il est très important ce patrimoine immatériel, tout simplement parce qu’il continue à évoluer et à se renouveler.
Journaliste : Françoise Rivière...
Françoise Rivière, Sous-Directrice générale pour la Culture – UNESCO :
Est-ce que je peux ajouter un mot ? C’est qu’il me semble qu’il y a une forme de patrimoine qu’on a oublié qui est le patrimoine sous l’eau, le sub-aquatique...
Nicolas Dudouet : Exact.
Françoise Rivière : ... et nous avons eu aussi une convention qui vient d’entrer en vigueur et maintenant, je suis sûre que le patrimoine sub-aquatique va prendre de l’importance. Et vous avez eu raison de dire que c’est peut-être..., l’Unesco a beaucoup œuvré à diversifier la notion de patrimoine, parce que quand on a voté, adopté la convention de 72, c’était déjà une grande avancée parce qu’on mettait ensemble le patrimoine culturel et le patrimoine naturel, en disant c’est comme les deux faces d’une même pièce de monnaie. Et depuis lors, cette conception qui était encore très européo-centrée, occidentale, s’est beaucoup..., a beaucoup évolué. Alors, à l’intérieur même de cette convention, donc que vous avez citée, qui essaye de lister tous les sites qui ont une valeur universelle exceptionnelle, on a créé d’autres formes, comme les paysages culturels. On a essayé de... Mais depuis 2003, très exactement, on essaie de mettre en lumière une autre forme du patrimoine, c’est le patrimoine que vous avez appelé immatériel. Moi, j’aime bien l’appelé le patrimoine vivant.
Journaliste : Pourquoi avoir abouti à ce raisonnement ?
Françoise Rivière : J’ai l’impression qu’il y a eu..., d’abord y’a eu une progression des idées, et que d’autre part il y a une sorte d’ouverture à la notion de patrimoine à d’autres cultures. Il est vrai que la convention de 72, on le voit très bien, a eu au départ surtout des sites, des monuments tels qu’on les définit en Occident. Et certains continents, le continent africain, le continent asiatique, étaient très peu représentés parce qu’ils n’avaient pas des monuments ou des sites qui pouvaient figurer sur cette liste. Par contre, ils avaient depuis longtemps valorisé leur patrimoine immatériel, fait de danses, fait de chants, fait de coutumes, de traditions. Et c’est cette irruption peu à peu de l’importance de ce patrimoine qui fait notre être, et qui n’a d’intérêt que s’il évolue. Et je crois que c’est ça... Il manquait un mot, il manquait le mot « diversité culturelle » qui justifie parfaitement la présence de Grace à cette émission, parce qu’elle est le symbole par excellence de la diversité. Et c’est vrai que le patrimoine illustre la notion de diversité culturelle, et cette diversité culturelle, on la retrouve aussi dans le fait qu’il y a du patrimoine immatériel sous l’eau, sur l’eau, naturel, culturel et que tout doit être préservé pour évoluer.
Journaliste : Grace, justement, est-ce que vous, vous vous retrouvez dans toute cette definition ? Est-ce que c’est quelque chose qui vous touche ?
Grace, chanteuse :
Ça, ça me touche vraiment, tout ce que..., tout ce que vous dites, et tous ces..., toutes ces..., tous ces différents patrimoines me sont..., me sont très importants aussi, parce que aussi c’est dans cet..., dans la..., comment dire..., quand on garde les cultures, les traditions, ça nous donne une façon d’avoir une relation euh..., tenace, ou en tout cas...
Journaliste : ... très forte en tout cas.
Grace : ... forte avec la terre, avec les saisons, et avec sa..., et avec son [sa] communauté. Et je pense à... Vous connaissez Black Elk ? C’était un shaman sioux Dakota, aux Etats-Unis qui disait que, pour eux, les Sioux, c’était important de vivre pas pour eux mais pour la septième génération qui va suivre. Et toutes [tous] leurs actes étaient pour la septième génération. Et je pense souvent à ça, parce que je trouve ça magnifique.
Journaliste : Là, on est en plein dans le développement durable. Un mot d’une polémique quand même, Nicolas, car les avis divergent sur la place de la culture dans le développement durable.
Nicolas Dudouet : Oui, alors c’est aussi pour ça que cette fameuse déclaration, la diversité culturelle est intervenue. Mais la polémique continue à perdurer parce que, lors de colloques que l’on peut lire sur Internet, ou on peut aller à certains colloques, on se rend compte que les gens parlent toujours de la même chose, c’est de la place de la culture dans le développement durable. Lorsque le rapport Brundtland est arrivé en 87, on a oublié la culture. C’est quand même insensé. La culture, c’est l’éducation, c’est la transmission des savoir-faire également. Et donc, ben, y’a deux familles qui s’opposent, celle qui dit que la culture est le quatrième pilier du développement durable à côté de l’économie, du social et de l’environnement ; et puis, y’a une autre famille, qui est un petit peu plus ferme, qui dit : « La culture est le seul pilier du développement durable. » Je m’explique : le développement durable est un projet de civilisation. L’humanité est fondée sur une civilisation qui elle-même se fonde sur la culture. En gros, civilisation et culture sont indissociables. Et l’argument prioritaire qu’ils donnent, c’est qu’en analysant la culture dans laquelle nous nous trouvons nous serons alors en mesure de trouver les moyens de créer notre développement. C’est assez..., c’est assez malin et très troublant.
Françoise Rivière : Ecoutez, moi j’allais dire...
Journaliste : Attendez, moi je voudrais savoir, moi, à quelle famille vous appartenez ? Vous êtes pour le quatrième pilier ou pour le pilier unique ?
Françoise Rivière : Quand je vous ai entendu dire que la culture était le quatrième pilier du développement durable, je me dis enfin, quelqu’un qui a su aller lire jusqu’à Johannesburg, parce qu’il y a eu Rio, mais il y a eu, quelque temps après, il y a eu Johannesburg. Alors cette distinction entre le pilier ou le substrat de tout le développement, peu importe. Je crois..., je m’attendais à ce que vous disiez, y’a ceux qui étaient en faveur de la conservation, et puis ceux qui disent et ben oui, mais conserver pourquoi ? On conserve pour que ça puisse se développer et que ça puisse servir à ceux qui vivent autour de nous. Et que ça, c’est le sens profond du patrimoine. C’est que le patrimoine, qu’il soit bâti, qu’il soit pas bâti, il faut de toute façon y impliquer les populations qui y trouvent leur compte à... au fait qu’on le conserve. D’où cette expérience de Luang Prabang qui était encouragée par l’Unesco et qui est très intéressante.
2ème partie : reportage sur le Laos
Durée : 27'
(le reportage commence à 8'54" du début de la vidéo)
Journaliste : Et justement, nous allons y aller à Luang Prabang, une ville emblématique à plus d’un titre, ancienne capitale royale du Laos, et inscrite donc au patrimoine mondial de l’Unesco. Une chance, mais aussi un handicap comme vous allez pouvoir le constater avec cette balade. Une demi-heure au cœur d’une cité réhabilitée et victime de sa notoriété. Reportage réalisé en partenariat avec l’Agence Française de Développement et SystemTV. Il est signé Nadia Gillet, Sophie Thomas-Gérard, David Alexandre et Cyril Valette.
Reportage 9'30"
Voix off : Nous sommes à Luang Prabang, au nord du Laos, à 450 km au nord de la capitale, Vientiane. Ancienne capitale royale et centre religieux bouddhiste, la ville compte aujourd’hui près de 30.000 habitants. C’est le site le plus visité du Laos. Véritable berceau de la culture lao, Luang Prabang abrite sur un territoire de 2 km sur 300m, 32 temples, et surtout le magnifique palais royal construit en 1904, au début de la période coloniale française. Depuis, l’ancienne demeure de la famille royale est le siège du musée national. En 1975, une révolution mit fin à la royauté et instaura la république démocratique et populaire du Laos.
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Description :
Ecran Vert est allé sur le terrain : au Laos la restauration de la cité royale de Luang Prabang, site classé par l'Unesco, est exceptionnelle mais ses conséquences pour le tourisme plutôt délicates.
avec
écran vert, au Laos,
une émission de TV 5 monde
du 23 mars 2009-05-11
1ère partie : Discussion sur le patrimoine
Durée :
9'
2ème partie : reportage sur le Laos
Durée :
27'
Six heures du matin, chaque jour les bonzes quittent leur pagode afin de recevoir les offrandes quotidiennes des fidèles. Cette tradition religieuse permet aux bonzes de se nourrir et c’est l’occasion pour les fidèles de prier et de recevoir une bénédiction. C’est aussi un moment de calme, de silence et de recueillement. La maison culturelle Puang Champa, dit « la petite maison », est un lieu d’enseignement et de transmission des cultures traditionnelles laotiennes. Nithakhong Somsanith, dit « Nith », en est son fondateur.
Nithakhong Somsanith, Fondateur de la Maison « Puang Champa » :
Quand je vois les touristes qui arrivent et qui font la quête des bonzes et qui, qui..., qui font des photos de la quête des bonzes, pour moi c’est, c’est très choquant, choquant dans le sens que la quête des bonzes, c’est pas du spectacle. C’est la réelle vie des moines, c’est leur seule manière d’avoir, euh..., c’est une méditation par la démarche de la mendicité. C’est pas un show, c’est pas un spectacle. On peut pas faire ça, euh..., comme un show, puis voilà, arrêtez-vous, je peux vous faire photographier avec moi en train de faire la quête des bonzes.
Voix off : Luang Prabang attire des touristes qui perturbent la vie quotidienne. Ils sont passés de 19.000 en 1996 à 360.000 en 2008. Son classement au patrimoine mondial de l’Unesco en 1995 a entraîné une notoriété internationale, mais l’afflux de touristes peut s’avérer néfaste. C’est la menace à laquelle la ville est aujourd’hui confrontée.
Nithakhong Somsanith : Souvent, j’ai souvent, j’ai souvent eu cette idée que mes profs m’ont souvent dit : on ouvre la fenêtre, y’a du vent frais qui arrive, mais n’empêche pas qu’y en a des moustiques et des mouches qui rentrent en même temps. Bon, le vent frais, ça nous fait revivre. Les mouches et les moustiques, on peut..., on peut..., on peut les chasser, on peut les tuer ou on peut l’apprivoiser.
Voix off : L’un des objectifs qui a permis ce classement au patrimoine mondial est la proctection de son architecture à la fois traditionnelle laotienne, mais aussi coloniale due à la présence française. Laurent Rampon est architecte. Il a participé à l’élaboration et à la mise en place du plan de sauvegarde et de mise en valeur de la ville.
Laurent Rampon, architecte :
Vous voyez la jaune. Avec sa végétation... c’est un bel exemple de maison lao traditionnelle ça, dans sa trame. Alors, les maisons traditionnelles lao étaient construites dans des jardins assez grands entourés de végétation. Les, les, les maisons traditionnelles ne sont jamais, ou quasiment jamais en contact direct avec la rue. Et c’est ça qui les rendait vivables, parce que voyez le, l’étage supérieur est construit en bois, et ce bois n’arrête que très peu le bruit. Donc si vous avez deux maisons en bois qui sont côte à côte, euh..., c’est plutôt difficile à vivre au niveau phonique. Donc vous entendez ce qui se passe chez les voisins. Donc, là ce qui est intéressant, c’est que nous avons deux bâtiments de la période coloniale, deux ou trois même, qui illustrent bien l’apparition de front de rue le long des rues principales. Donc celui-là a été..., a évolué au cours des temps, mais le deuxième est à peu près conservé comme il l’était il y a..., il y a une vingtaine d’années. Et le troisième, c’est un bâtiment typiquement colonial.
Voix off : Ces bâtiments sont bien protégés, mais il est parfois difficile de faire respecter les règles.
Laurent Rampon : Autant ces bâtiments comme celui-ci sont particulièrement bien préservés, autant là nous avons à faire à des constructions illicites. Celle-là a été construite sur un, sur un..., un terrain en partie inconstructible, et celle-là a été construite en remplacement d’une maison protégée qui a été démolie illégalement. C’est bien dommage. Mais je vais vous montrer des endroits, un endroit qui n’est pas loin où au contraire le..., une bonne opération de restauration de bâtiment montée dans un but d’exploitation touristique peut être au contraire positive. Donc là, c’est une..., ce sont des bâtiments anciens qui ont été restaurés de part et d’autre de la rue pour monter une « guest house ». Donc ça a été fait dans..., en respectant les règles de la réglementation du patrimoine. Donc c’est, c’est, c’est tout à fait positif. Mais ce genre d’opérations, malheureusement, sont plus rares que le cas de la « guest house » que nous avons vue tout à l’heure qui, elle, occupe la totalité de son terrain, fait disparaître la végétation et est très négatif pour l’image de Luang Prabang.
Voix off : La Maison du Patrimoine, créée en 1996 par le gouvernement lao à la demande de l’Unesco avec l’appui de l’agence française de développement cherche à éviter ce genre d’excès. Elle est aujourd’hui gérée par les autorités de la province sous la tutelle du Ministère de la Culture et de l’Information. Pour restaurer ou construire une maison, les habitants de Luang Prabang doivent soumettre un projet à la Maison du Patrimoine qui accordera un permis de construire selon un cahier des charges très précis qui prend en compte aussi bien l’architecture de la maison que le choix des materiaux. Saveuy Silavanh est l’architecte en chef et le directeur adjoint.
Saveuy Silavanh, architecte, Directeur adjoint de la Maison du patrimoine – traduction :
Voici le plan de l’architecture extérieure. Les habitants viennent pour avoir quelques conseils sur les autorisations liées aux bâtiments. Donc là, je suis en train d’expliquer à la dame qu’elle va devoir modifier l’ancien bâtiment pour le design de sa future maison. L’emplacement de sa maison, par exemple. Vous voyez, c’est ici. Donc, selon le plan de sauvegarde et de mise en valeur, chaque maison est obligatoirement parallèle à la rivière. Les fondations doivent restées parallèles à la rivière. Dans leur situation, je propose de faire quelque chose de différent. J’essaie de leur expliquer que, pour suivre la réglementation, nous voulons qu’ils revoient le design de leur maison, ou quelque chose comme ça.
Voix off : Cette démarche s’applique également lorsque l’on souhaite transformer sa maison en maison d’hôtes. Leur nombre est passé en vingt ans, dans le périmètre protégé, d’une vingtaine à 250. La Maison du patrimoine intervient aussi pour établir le cahier des charges et aide les propriétaires grâce à des fonds d’incitation. (nom de la propriétaire de la « guest house ») a pu en bénéficier.
Propriétaire de la « guest house » : Je vais vous montrer en haut euh..., que nous avons un..., en tout nous avons dix chambres. Là, je vais vous montrer la chambre euh..., la chambre qui est un peu..., un peu chère.
Voix off : Les fonds d’incitation financés par l’Agence Française de Développement fournissent exclusivement des matériaux locaux aux propriétaires.
Proprietaire de la « guest house » : Le toit là, c’est le toit que..., à l’aide de AFD. La Maison patrimoine nous avons donné... des matériaux comme les tuiles. Mais il n’a pas donné d’argent. L’argent, c’est, c’est, c’est notre propre argent qui a payé ça. J’aime beaucoup ma maison, plus jolie qu’avant quoi. Oui.
Voix off : Sans l’aide de la Maison du patrimoine, (nom de la propriétairede la « guest house ») n’aurait sans doute pas su restaurer sa « guest house ». Aujourd’hui, elle est fière d’avoir respecté le style traditionnel lao. Pour arriver à ce résultat, il a fallu relancer la production traditionnelle de tuiles, de (???) et de briques, et également former les artisans à un savoir-faire qu’ils avaient perdu. Ces tuiles se retouveront sur la plupart des chantiers de Luang Prabang. Les particuliers ne sont pas les seuls à vouloir profiter de l’afflux des touristes. Les promoteurs immobiliers sont nombreux à vouloir s’approcher du centre ville pour construire des hôtels. L’ancien hôpital de Luang Prabang est rénové par le groupe hôtelier Aman. Les travaux sont en cours. Pascal Trahan est l’architecte du chantier. Saveuy de la Maison du patrimoine vient s’assurer que les règles architecturales sont bien respectées.
Pascal Trahan, architecte : Sur le site, y’avait euh..., neuf bâtiments qui étaient protégés au titre du patrimoine mondial, et à peu près onze bâtiments qui avaient été rajoutés dans les années 50, 60, 70. Donc nous, on a rasé ces bâtiments et on a reconstruit dans le style ancien qui était colonial. Par exemple ici avant, y’avait un bloc opératoire qui était des années 70. Donc c’est un bloc en béton carrément. Et si vous regardez maintenant, le bâtiment correspond à celui de devant qui est un bâtiment qui est sur la liste du patrimoine mondial.
Saveuy Silavanh - traduction : Je pense que ce qui compte le plus, c’est la restauration du bâtiment. A mon avis, personne ne s’en rend vraiment compte. Mais nous, nous sommes contents qu’on nous apporte le nécessaire pour l’améliorer. C’est une bonne chose pour nous. Mais je pense que la plupart des gens voient uniquement l’utilisation de ce bâtiment comme un hôtel. Et beaucoup auraient préféré que ce lieu reste un hôpital.
Voix off : Autre bâtiment public à rénover, l’ancienne prison. L’hôpital et la prison abriteront chacun un hôtel de 25 chambres. Sans le plan de sauvegarde 200 chambres auraient pu être construites.
Pascal Trahan : Les bâtiments que vous voyez sont des bâtiments qui sont classés. Le mur d’enceinte est classé. Les tours..., y’a deux tours de guet qui sont classées aussi. Donc l’ensemble est classé. Y’a certains investisseurs qui vont essayer de mettre la pression souvent en offrant certains petits cadeaux aux autorités concernées, en l’occurrence peut-être la Maison du Patrimoine. Mais dans le cas de la Maison du patrimoine, il est assez difficile de rentrer dans le jeu puisque chaque permission accordée est observée non pas par les autorités mais par les concitoyens ou les voisins. Chaque personne de Luang Prabang a envie de construire quelque chose sur sa parcelle. Si elle voit que son voisin construit un bâtiment qui fait 200 m2 et que c’est autorisé à 150 seulement, elle peut dire bon pourquoi lui il peut faire 200 et pas moi ? L’une des règles, c’est de ne pas créer de précédent. Yeah, yeah, yeah... it’s a delicate subject!
Voix off : Ce financement privé est une aubaine pour le gouvernement laotien qui n’a pas les moyens de restaurer ces bâtiments. Autre objectif de protection demandé impérativement par l’Unesco, les zones humides. Pierre Guédant et Ouane S. (orthographe du nom incertaine) travaillent à la Maison du patrimoine. Pierre est responsable des projets de conservation du patrimoine hydrolique avec l’appui du Fonds Français pour l’Environnement Mondial.
Pierre Guédant, projet Hydrosystèmes à la Maison du patrimoine :
C’est pas mal. On a une belle vue, on a une belle vue sur l’ensemble de la..., de la mare. Et c’est là..., à partir de là on se rend bien compte de la diversité qu’on peut trouver sur ces milieux et de l’effet très reposant aussi des zones humides. Ce que vous disiez tout à l’heure, les jeunes aiment bien venir se reposer ici le soir, finir leurs devoirs. Un petit peu comme dans un jardin public, c’est ça ?
O.S. : Oui, surtout à la saison sèche, parce qu’il fait trop chaud dans la ville.
Pierre G. : Oui, c’est ça.
O. S. : Ici, il y a de l’eau. Il y a aussi des arbres.
Pierre G. : Donc ici, nous sommes à O (nom du lieu). C’est une mare, une des mares du réseau de zones humides de la ville de Luang Prabang. Donc il faut savoir que ce réseau comporte environ 180 mares et on est sur une de ces mares qui est relativement de grande dimension et qui est..., qui a été aménagée, restaurée, par la Maison du patrimoine dans les années 2000, 2000-2001.
Voix off : Ces mares ont une fonction hydrolique au sein de la ville de Luang Prabang. Elles permettent une rétention des eaux de pluie en cas de fortes précipitations et d’épurer une partie des eaux usées par des filtres naturels que fournissent la faune et la flore. Ces zones sont menacées par l’urbanisation de la ville. Elles sont très convoitées. Les propriétaires sont nombreux à vouloir les combler pour construire dessus. Certaines mares sont en danger, comme ici.
Pierre G. : Les gens construisent une maison, en partie sur la mare, c’est-à-dire qu’il y a une partie de la mare qui a été comblée. Il y a eu une demande, une autorisation en fait demandée à la Maison du patrimoine. L’autorisation n’a pas été donnée. Et là, ça fait partie des limites du rôle de la Maison du patrimoine qui n’a pour le moment pas de rôle de police, c’est-à-dire elle a un rôle de conseil, un rôle de conseil vis-à-vis des habitants, par rapport aux constructions, mais pas le rôle de police. Donc quand y’a un phénomène comme ça, la Maison du patrimoine est relativement désarmée.
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Développement durable sur le chemin de la vie 6
Le
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Voix off : Visiblement, le propriétaire souhaite faire de sa maison une « guest house » de grande dimension. A la vue de la caméra, il paraît soudainement mieux intentionné.
(conversation avec le propriétaire – traduction)
Pierre G. : Que veux-tu faire ici ? Tu vas recreuser ta mare ?
Propriétaire : Oui.
Pierre G. : Tu vas planter des nénuphars, c’est bien ça ?
Propriétaire : Y’a beaucoup trop de maisons à Luang Prabang. C’est pour cela qu’il est important de maintenir des zones vertes au centre de la ville.
Voix off : Les temples bouddhistes sont aussi des éléments incontournables du patrimoine architectural de la ville, de son histoire et de sa culture. Malgré leur restauration dans les années 2000, leur conservation et leur entretien devraient être encadrés.
Laurent Lampon : Les effets du tourisme sur la conservation du patrimoine, c’est aussi ça, cette peinture dorée qui n’a absolument rien de traditionnel, mais qui correspond à des dons faits par la population et que les moines utilisent. Ce n’est pas bien pour la conservation du patrimoine. Les seules dorures que nous avions dans le passé, c’étaient des..., elles étaient des..., c’étaient des applications de feuilles d’or. Souvent, ils donnent de la peinture ou du ciment. Regardez ça. Ce sont des offrandes aussi. C’est ces énormes parterre en béton. Mais culturellement, les moines bouddhistes ne peuvent pas refuser des offrandes.
Voix off : Pour Laurent Lampon, une solution irait jusqu’à établir une liste des offrandes autorisées.
Laurent Lampon : Ça, ça pourrait être fait aussi bien, mais en mieux. Ça pourrait être aussi attractif, mais mieux fait. Par exemple, on pourrait éviter d’avoir du granito, alors que le granito, c’est quelque chose qui n’est rien de patrimonial. Et dans certains..., dans certains monastères, c’est même du carrelage de salle de bain que vous avez..., que vous avez sur les escaliers. Alors un beau jour, ils finiront par ne plus en mettre quand quelqu’un va glisser dessus et se tuera sur les marches, mais..., mais en attendant, on a du superbe granito qui n’a rien à voir avec la tradition Luang Prabanaise.
Voix off : Alors vous n’êtes pas un peu perfectionniste quand même, parce que finalement ils peuvent dire : nous on a le droit au progrès. Y’a de nouveaux matériaux, ça nous arrange...
Laurent Lampon : Mais dans ces cas-là, il ne faut pas demander l’étiquette patrimoine mondial. Si..., si vous voulez, il faut être honnête avec..., avec les populations futures. Il faut aussi être honnête avec les..., les visiteurs. A partir du moment où vous faites la..., où vous voulez, euh..., vous demandez à ce que votre site soit inscrit au patrimoine mondial, mais il faut le protéger véritablement, et le protéger honnêtement. C’est pas Disneyland que vous créez. Mais regardez... Vous..., vous pensez que c’est positif d’avoir ces voitures euh..., payées grâce à l’argent du tourisme qui déparent le..., le..., le monastère en, en étant parquées là.
Voix off : De l’autre côté du Mekong, tout reste à faire le long des berges qui sont également protégées. Les lieux de culte et les temples y sont nombreux. Mais seuls des travaux d’urgence, de consolidation pour l’instant ont été réalisés. Les projets de restauration devraient voir le jour grâce à l’aide internationale dans les prochaines années. Concilier préservation du patrimoine et développement économique est aussi l’enjeu de Luang Prabang. Fabrice vit ici depuis sept ans. Il a ouvert une bijouterie pour y vendre des bijoux et des objets traditionnels fabriqués localement par des artisans.
Fabrice Munio, artisan bijoutier :
Les Laotiens sont des gens qui sont doués. La vie est importante pour eux. Ils travaillent..., ils ne font pas..., ils travaillent pour vivre. Ils vivent pas pour travailler. Ça les rend efficaces. C’est pas des fous du travail, de la quantité. C’est des gens qui aiment bien faire les choses et faire des choses qui ont du sens. Même si des fois ça coûterait moins cher de faire venir quelque chose d’ailleurs ou de Chine, choisir de faire produire en local, c’est aussi parce qu’on aime la ville, c’est une raison d’aller discuter avec les gens dans les villages, une raison de leur acheter des trucs, une raison de continuer un mode vie. Donc, y’a pas que la logique commerciale.
Voix off : La conservation des savoir-faire locaux est une nécessité pour un développement harmonieux. Fabrice retrouve à l’extérieur du centre-ville un couple mongue qui travaille pour lui.
Femme - traduction : Je gagne plus d’argent qu’avant. Ma vie s’est améliorée. Je gagne plus d’argent en faisant ces broderies. Désormais, ma famille a aussi plus de moyens. Oui, je suis contente, le commerce fonctionne. J’ai beaucoup d’argent parce que le commerce se porte bien.
Fabrice Munio : Le fait que le mari couse, c’est assez exceptionnel, surtout qu’il travaille presque plus que sa femme parce qu’elle, elle fait surtout les couvertures. Vous allez voir, un autre produit traditionnel. La femme fait les couvertures, et lui fait vraiment les broderies. C’est un truc qu’il aime faire et il est vraiment fort. Donc ils se répartissent les tâches comme ça. Et ben là, il est, il est, il est vraiment enthousiaste, en fait. Il me disait qu’avant 95, ils avaient pas beaucoup d’opportunités de vendre leurs produits. Y’avait aucun marché, et... dès, dès, dès que ça a été classé Unesco, ils ont vu l’afflux de touristes dans la ville qui a augmenté chaque année. Lui, il en a encore..., enfin tous ils en sont encore au point de dire plus il y a de touristes, mieux c’est parce que notre vie vraiment s’améliore de plus en plus. Y’a pas, y’en a pas trop.
Homme - traduction : Avant que j’aide Lee, je n’avais pas vraiment de travail. Je vivais uniquement des ressources de mon jardin. Et parfois, j’étais manœuvre sur des chantiers. J’aide Lee depuis qu’elle vend ses produits sur le marché de nuit. Depuis, notre famille se porte mieux. Chaque mois, nous gagnons environ 300 euros, alors qu’avant j’arrivais seulement à gagner 55 euros par mois, et Lee 40, ce qui nous faisait environ une centaine d’euros à nous deux. Notre famille a donc moins de mal à s’en sortir aujourd’hui.
Voix off : Il y a 3 ans, ils ne vendaient pas suffisamment pour en vivre. Aujourd’hui, ils ont accès au marché de Luang Prabang. Chaque jour, ils quittent leur village pour aller vendre leur production : des broderies, des robes, des ceintures, des nattes, des bijoux. Luang Prabang accueille plusieurs marchés dans le très touristique marché mongue. Ici, tout se vend : fruits, légumes, spécialités culinaires lao, vêtements. Lee et son mari s’y installent chaque jour. A partir de 17h, le marché de jour s’étend pour devenir le marché de nuit jusqu’à 22h. Francis Engelmann est vice-president de la maison Puang Champa, consultant pour l’Unesco.
Francis Engelmann, Vice-president de la maison « Puang Champa » :
Vous avez ici des gens d’origine diverse. Par exemple ici, vous avez des objets, et donc une femme qui est d’origine mongue. Les mongues, c’est ceux qui sont à l’origine de ce marché puisque vers l’an 2000, 2002, des femmes mongues sont venues de leur village de la montagne et ont commencé à vendre de l’artisanat aux touristes ; le tourisme se développait à cette époque. Et elles sont devenues de plus en plus nombreuses. Elles ont demandé à personne la permission ; et puis ça a créé des jalousies. Les gens de la ville qui faisaient du commerce aussi ont dit : « Mais que font ces femmes ici ? Qu’elles retournent dans leur montagne. » Et finalement, les autorités ont décidé de les chasser de l’endroit où elles se trouvaient. Donc l’Unesco, voyant qu’il y avait un problème social, que décemment on ne pouvait pas renvoyer ces gens d’où ils venaient, a demandé aux autorités, puisqu’on était dans un site classé sur lequel l’Unesco avait son mot à dire : vous devriez trouver une manière de gérer cette difficulté. Et donc, j’ai travaillé avec la maison du patrimoine pour trouver une solution à ces femmes qui occupaient un espace de manière un petit peu anarchique et sans autorisation. On a créé des toilettes. Les femmes, on leur reprochait beaucoup d’être sales et d’aller faire leurs besoins partout. On a refait le sol du marché et on a créé des rencontres au cours desquelles les deux populations, la population de la ville, la population lao de toujours, et puis ces femmes nouvellement arrivées en ville pour faire cette activité de commerce se sont expliquées et ont pu s’accepter mutuellement. Le tourisme est un phénomène vraiment à double tranchant. A la fois, c’était une grande chance économique. Ça a donné de l’emploi à beaucoup de gens, redonné une nouvelle vie à cette ville qui était un peu une ville fantôme. Mais en même temps, c’est une..., c’est un peu un poison parce que c’est un élément très perturbateur dans la vie. Ça perturbe beaucoup la vie religieuse, et ça a tendance un peu à faire dégénérer l’artisanat vers quelque chose d’un petit peu de bas de gamme.
Voix off : Retour à la maison Puang Champa, petite maison de Nith, financée par la fondation américaine, World Heritage Fund. Son ambition, transmettre les arts traditionnels aux plus jeunes, comme la danse, la poésie, la broderie, ou les compositions florales.
Nithakhong Somsanith : Il n’y a pas dichotomie totale entre le patrimoine matériel et immatériel. Hein ? Le savoir-vivre et le savoir-faire font partie du savoir-être. La culture là est très cosmopolite. C’est très ouvert et c’est très pacifique. Et je pense qu’il y a une certaine valeur que les touristes doivent apprendre.
Voix off : Les membres sont en majorité des étudiants. Les musiciens de la petite maison se produisent parfois dans les restaurants de la ville, mais Nith s’y oppose de plus en plus.
Nithakhong Somsanith : Quand on joue à la petite maison, le public nous écoute et nous respecte. Et maintenant nous ne supportons plus que devant le public qui est en train de manger ou de (inaudible), nous ne sommes plus qu’un simple vulgaire CD ou un simple vulgaire magneto. Et donc là, c’est la différence, c’est-à-dire que là ils ont..., ils ont ce regard là envers leur art.
Voix off : Les autorités laotiennes doivent assumer et gérer l’accroissement rapide du nombre de touristes.
Laurent Lampon : En fait, le fait d’inscrire un site sur la liste du patrimoine mondial est à double tranchant. D’un côté, on insiste sur sa valeur patrimoniale, mais d’un autre côté on lui donne une notoriété à l’échelle de la planète. Donc le site voit affluer un grand nombre de touristes qui amènent une pression sur..., sur le patrimoine. Le danger c’est que, il semblerait que l’autorisation d’agrandissement de l’aéroport ait été accordée. Donc ça veut dire des gros porteurs débarquant à Luang Prabang, donc l’arrivée d’un tourisme de masse, donc à terme, l’affrontement entre un tourisme culturel de bonne qualité et un tourisme de masse qui va être extrêmement destructeur. Quand vous aurez plus de touristes que de..., que de Laotiens dans les rues de Luang Prabang, l’ambiance du site aura disparu.
Voix off : Concilier protection du patrimoine et développement touristique est un objectif que l’Unesco et les autorités laotiennes recherchent à la hauteur de leurs moyens. Depuis le classement en 1995, le niveau de vie des habitants a augmenté. Toutefois, un développement rapide et non maîtrisé pourrait rompre le fragile équilibre qui s’est instauré jusqu’à maintenant.
Reportage SystemTV
Fin du reportage.
Durée :
36'19"
Transcription de Véronique Mattei
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